Ou pourquoi les communautés chrétiennes du Moyen-Orient sont-elles aujourd’hui dans une situation aussi critique ? c'est à cette question que la bibliothèque diocésaine tente de répondre par la recension d'un article récent de la revue Esprit.

Par Myriam Benraad, spécialiste de l’Irak au Centre d’Etudes et de recherches internationales (CERI – Sciences PO)

Dans Esprit 2014 ; 409 : 89-98

Résumé :

Les Arabes sunnites, écrasés sur le plan militaire, tenus à distance du processus politique et des institutions dans l’après Saddam Hussein, et économiquement dépossédés, sont à l’origine de l’offensive djihadiste fulgurante en Irak, depuis le 10 juin 2014. Toutefois les pratiques sauvages des djihadistes ne sont pas du goût de tous les arabes sunnites d’où une évolution possible vers un projet de région sunnite autonome à l’intérieur de l’Irak.

 L’humiliation sunnite, terreau du djihad : constitution de l’Etat islamique en Irak et au Levant (Da’ech)

Les arabes sunnites d’Irak se trouvent depuis le printemps 2003, en situation d’humiliation.

Il y a 10 ans aujourd’hui, dans les deux sièges militaires de Fallouja, bastion du soulèvement armé anti-américain, les sunnites sont écrasés à la suite :

    • du démantèlement de l’armée irakienne, dont ils forment l’ossature depuis l’ère ottomane
    • de la campagne de débaasification initiée par la coalition
    • de la revanche d’un gouvernement dominé par les anciens opposants au régime de Saddam Hussein, Chiites et Kurdes.

En janvier 2005, coupés du processus politique, les arabes sunnites refusent de prendre part aux élections législatives laissant les Chiites et les Kurdes s’imposer.

En décembre 2005, ils participent de façon limitée au deuxième scrutin national et aux travaux de rédaction de la nouvelle Constitution.

Aujourd’hui les sunnites manquent d’une direction politique unifiée et sont ainsi réduits au statut de minorité. D’où leur appel à redoubler de violence contre les forces étrangères et un ordre politique jugé impie.

Le 15 octobre 2006 est proclamé l’Etat Islamique d’Irak avec Al-Zarqawi à sa tête.

Après la mort d’AL-Zarqawi dans un raid aux abords de Bakouba, Abou Omar Al-Baghdadi prend la direction de cet état dissident jusqu’à sa mort en avril 2010. Et alors qu’Al Qaida s’était donné pour mission première de frapper les Etats-Unis, Israël et leurs alliés, l’état islamique se confessionalise. Ce sont désormais les chiites et derrière eux l’Iran qui sont visés par le djihad. Comment le sunnisme, orthodoxie de l’Islam pourrait-il triompher autrement ?

Le soulèvement djihadiste syrien confère de nouvelles opportunités à l’état islamique. Le 9 avril 2013, Abou Bakr Al-Baghdadi, successeur attitré d’Abou Omar, annonce la fusion de son groupe avec l’organisation djihadiste syrienne du Front de la Victoire (Al-Nostra), affiliée à Al-Qaida et l’état islamique est rebaptisé Etat Islamique en Irak et au Levant ou en arabe, Da’ech. Cet état se trouve à la tête d’un ample territoire et d’une manne financière dépassant  les deux milliards de dollars à l’approche de l’été 2014 (contrôle de puits de pétrole, réseaux de contrebande, pillage de banques, extorsions, rançonnages des ressources hydrauliques et agricoles, trafic d’antiquités, etc

Le rôle du premier ministre irakien Al-Maliki, la radicalisation du conflit et la proclamation du Califat sunnite abbaside, la souffrance des minorités

Nouri Al-Maliki (chiite) se hisse au pouvoir de l’Irak en 2006 et promet la réconciliation aux Irakiens. En fait, à partir de 2010 et des élections législatives, on assiste à un tournant autoritaire évident, alors que Nouri Al-Maliki est reconduit dans ses fonctions à la fin d’une interminable crise. Il cumule tous les pouvoirs et élimine méthodiquement et systématiquement ses opposants, selon une logique culminant fin 2011, lorsqu’il prononce un mandat d’arrêt contre le vice-président sunnite, Tarek Al-Hacimi.
Al-Maliki ressemble de plus en plus à l’ancien despote Saddam Hussein pendu fin 2006. Répression policière généralisée visant principalement les arabes sunnites. Fin 2012, les sunnites lancent un mouvement de protestation pacifique contre Bagdad. Plusieurs gardes du corps du ministre des finances sunnite Rafi Al-Issawi sont arrêtés et Al-Issawi démissionne de son poste en mars 2013.
La contestation gagne les principales villes sunnites (Ramadi, Fallouja, Tikrit, Samarra et Mossoul). La radicalisation du mouvement au profit de l’état islamique devient une formalité, d’autant que le conflit syrien a créé une solidarité de fait entre des arabes sunnites opprimés dans les deux pays
Juin 2014, la colère sunnite atteint son apogée. L’état islamique s’empare de Mossoul deuxième ville d’Irak puis étend son emprise sur les provinces de Ninive, Kirkouk et Salahaddin fief natal de Saddam Hussein. Le 28 juin, depuis la grande mosquée de Mossoul, l’émir Al-Baghdadi proclame la restauration du Califat sunnite abbasside (750-1258) et poursuit sa percée territoriale vers l’est, en direction du Kurdistan autonome où ses troupes affrontent les peshmergas kurdes. A partir d’août ces derniers profitent de l’intervention militaire aérienne des Etats-Unis et au prix de lourdes pertes et avec peu de moyens parviennent à repousser l’offensive.
Les djihadistes instaurent la terreur partout où ils s’implantent au nom de l’unicité de Dieu. Lorsqu’elle ne sont pas décimées, les minorités sont contraintes à la conversion à l’Islam ou réduites au rang de dhimmis (statut inférieur réservé aux non-musulmans).
Elles sont alors ponctionnées d’un impôt, la jizya, censé leur garantir une protection, mais qui n’empêche pas meurtres et exactions : Voile intégral, esclavage pour les femmes, obéissance sinon ignobles châtiments (exécutions, mutilations, crucifixions, lapidations, etc)

Sont visés :

- Les communautés chrétiennes, mosaïque catholique (chaldéenne)/orthodoxe

- Les Yézidis, un peuple kurdophone des plaines de Ninive, à la croyance religieuse synchrétique (Islam + religions anciennes)

- Les Turkmènes et les Chabaks (rattachés à la famille kurde) pratiquant une religion hétérogène mêlant entre autres chiisme et alévisme (??)

Certaines personnes parviennent à fuir, d’autres meurent de faim dans les montagnes de Singar

- Mais ce sont les chiites qui sont les plus maudits par les salafistes comme « réjectionnistes » ayant de tout temps menacé le sunnisme

Peu après l’offensive sur Mossoul, des centaines de soldats de confession chiite issus des armées irakienne et syrienne sont massacrés. A la fin août 2014, sous la pression des USA et de l’Iran, le premier ministre Al-Malaki est remplacé par Al-Abadi jugé plus consensuel. Quelques territoires dont la ville chiite d’Amerli sont reconquis.

Un monde sunnite en pleine tourmente

Depuis l’annonce du califat par Al-Baghadi le monde sunnite est en pleine ébullition : euphorie face à cette vengeance de l’histoire, mais frayeur face aux effets imprévisibles et potentiellement délétères de cette contagion djihadiste.

Pour progresser de manière aussi spectaculaire, les combattants ont bénéficié du soutien ou de la passivité des populations locales, non disposées à défendre les autorités chiites honnies. Des villes comme Fallouja ou Mossoul ont offert un environnement plutôt favorable aux djihadistes.

Or le nouveau califat n’a pas fait que des heureux dans le camp sunnite, dont certains représentants voient d’un très mauvais œil son ambition démesurée. De nombreuses tribus qui s’étaient initialement rangées du côté de l’état islamique par ressentiment à l’encontre de Bagdad ont rapidement revu leur position face à la sauvagerie des djihadistes et à l’assassinat des leurs. Ainsi la tribu Chammar combat-elle actuellement aux côtés des pershmergas le long de la frontière entre Irak et Syrie.

Au niveau régional, le califat des djihadistes nie les frontières du Moyen-Orient héritées de la Grande Guerre et au démembrement de l’Empire ottoman. Pour ses membres il faut définitivement éradiquer la géographie issue du projet colonialiste européen.

Sont mis en cause des pays comme l’Arabie Saoudite et la Turquie à cause de leur ambiguïté vis-à-vis d’eux, et bien sûr l’Iran chiite.

Bien que le gouvernement d’Al-Abadi ait donné des assurances aux sunnites pour les pousser à revenir dans le giron de Bagdad, les stratégies à l’œuvre sont contrastées et chemine actuellemen tle projet d’une région sunnite autonome sur le modèle kurde. Elle pourrait faciliter la mobilisation des tribus contre les djihadistes.

Michel Billiard

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