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Résistance spirituelle et martyre dans le christianisme orthodoxe, face aux totalitarismes du XXe siècle
Michel Stavrou
Bulletin de Littérature Ecclésiastique (Toulouse)  2014, N° CXV/4, oct-déc. P. 71

Résumé : Compte tenu du lien étroit traditionnellement reconnu entre l’Eglise et l’Etat dans l’espace du christianisme orthodoxe, on pourrait à première vue estimer insignifiante toute capacité de résistance des fidèles orthodoxes face aux persécutions  s’abattant sur leur Eglise. La réalité fut tout autre..
Note : un texte important dans un temps où le nombre des  chrétiens persécutés est en augmentation constante, et qui pose la question du choix entre compromis avec les autorités ou martyr

Résistance au communisme

A.    Dans l’espace de l’URSS

Après la révolution bolchevique, la persécution qui s’abattit sur les Eglises faillit les anéantir, imposant aux survivants une vie extrêmement difficile.                        Le métropolite Tikhon, élu patriarche de l’Eglise orthodoxe russe par son Concile, en 1917, tenta de résister ouvertement à la politique antireligieuse du nouveau pouvoir soviétique, dénonçant son pouvoir destructeur  à l’égard de l’Eglise. Ainsi cette lettre du 19/01/1918 : « La Sainte Eglise du Christ en terre russe traverse une bien triste époque. Les ennemis déclarés ou clandestins de la vérité du Christ persécutent cette vérité… Chaque jour nous parviennent les échos de massacres horribles et cruels dont sont victimes des personnes innocentes… Rentrez en vous-même, insensés, et cessez vos massacres »
Durant les premières années du pouvoir bolchevique, décret de Lénine du 23 janvier 1918 :
-    Confiscations des biens ecclésiastiques
-    Abolition de l’enseignement religieux dans les écoles
-    Nationalisation de tous les instituts éducatifs, y compris les séminaires
-    Privation de personnalité juridique pour les églises et les communautés religieuses
-    Persécutions, arrestations, emprisonnements et exécutions sommaires
Exemple : le métropolite Vladimir, de Kiev, 1er évêque martyre du pouvoir soviétique, fut fusillé le 7 février 1918, devant la porte de la Laure de Kiev, le plus grand monastère de l’Eglise russe. Les témoins oculaires attestent qu’il resta serein, demanda quelques minutes pour prier, et bénit les tueurs avant que ne retentissent les salves.

1922 : Réquisitions des objets religieux de l’Eglise directement ordonnée par Lénine
La plus connue des victimes fut le métropolite Benjamin de Petrograd (St Petersbourg). Il excommunia les innovateurs qui entendaient créer – à l’instigation du pouvoir soviétique – une église schismatique, « l’Eglise vivante », fondée sur la conciliation entre « progrès socialistes » et christianisme, de manière à miner de l’intérieur l’unité ecclésiale orthodoxe.
Il fut jugé : l’accusation qualifia globalement l’Eglise orthodoxe, d’ « association contre-révolutionnaire » crime passible de la peine de mort ; Un observateur nota le regard paisible, lumineux et confiant du prélat dans cet épisode dramatique.
Dans sa dernière lettre adressée à son vicaire, le métropolite écrivait :
« Les temps ont changé, et la possibilité se présente de subir pour l’amour du Christ, des souffrances infligées, tant par les nôtres que par des étrangers. Souffrir est dur, pénible, mais la consolation divine surabonde aussi dans la mesure de nos souffrances. Il est difficile de franchir ce Rubicon, cette frontière, et de se confier totalement à la volonté de Dieu. Mais quand cela se produit, l’homme est débordant de consolation, il ne sent plus les terribles souffrances »
Cet évêque martyr a été canonisé par l’Eglise russe en 1992.
Toute l’année 1922 fut une période de procès terribles contre les ecclésiastiques : près de 6000 personnes furent jugées pour des motifs religieux.

1927 : Le métropolite Serge, locum tenens du patriarche de Moscou, accepte – sans aucun compromis en matière de foi – d’exprimer la loyauté civile de l’Eglise au régime soviétique, la résistance spirituelle prenant désormais la forme du double discours et d’activités semi-clandestines. Cette ligne pragmatique du « sergianisme » reste un point de contentieux de la conscience ecclésiale panorthodoxe et même dans l’Eglise russe
1932 : décret de « période quinquennale » anti religieuse visant à fermer toutes les églises et à proscrire, notamment chez les étudiants, l’idée de Dieu.
Nombreuses victimes, beaucoup étant exécutées  dans le bagne des îles Solovki (Mer Blanche)
A la veille de la deuxième guerre mondiale, l’Eglise russe semblait inexorablement vouée à disparaître. Sur les 300 évêques orthodoxes en fonction en 1914, moins de 20 étaient encore vivants en 1943, et sur plus de 51.000 prêtres pas plus de 400 étaient encore en fonction.
D’après les estimations, le gouvernement soviétique des années 1930 était responsable de la mort de quelques  80.000 clercs, moines et moniales orthodoxes
Pourtant, après le recensement secret de 1937, le président de la ligue des athées, E . Iaroslavsky, constatait qu’1/3 des citadins et 2/3 de la population rurale soviétique se déclaraient croyants.
Après l’invasion allemande en juin 1941, Staline, désireux de provoquer un sursaut patriotique contre l’envahisseur en mobilisant l’Eglise russe, autorisa la réouverture d’un grand nombre d’églises et l’élection de nouveaux patriarches. Le peuple russe recommença à fréquenter les églises, quoique avec une grande prudence qui laissait à distance des services religieux la population masculine. Durant toute la guerre, l’Eglise orthodoxe – et notamment le patriarche Serge, élu par le Synode en 1943 – s’investit complètement au plan moral pour assurer la victoire de l’URSS face aux nazis.
Après la seconde guerre mondiale, l’époque de la reconstruction laissa respirer un peu les organisations religieuses, notamment l’Eglise orthodoxe.
A partir de 1957, des campagnes athéistes furent lancées par l’état sous l’impulsion de Khrouchtchev. Nombre de croyants furent arrêtés et envoyés dans les hôpitaux psychiatriques ou au goulag
Dans cet univers vaste et inhumain des camps de concentration soviétiques, la résistance morale et religieuse s’exprima  de différentes façons
Dans les années 1970 avènement d’une génération de croyants qui résistaient selon une stratégie spécifique incluant la formation personnelle, les lectures, la publication de samizdat (système clandestin de circulation d’écrits interdits par le régime), les activités dissidentes. Figure de proue de cette génération  l’Académicien Serge Averintsev (1937-2004): historien et philologue célèbre, il a développé de riches commentaires des Pères de l’Eglise et  a eu le mérite de faire dialoguer l’orthodoxie avec la modernité et de promouvoir la réconciliation entre Orient et Occident chrétiens. Il rencontra à plusieurs reprises le pape Jean-Paul II et mourut à Rome lors d’une scéance de  l’ «  Académie des sciences sociales » dont il était membre

B.    L’Eglise orthodoxe roumaine

Placée sous la tutelle du pouvoir communiste installé par l’armée rouge en 1945, l’Eglise orthodoxe roumaine se trouve, comme en Russie confrontée à la question de savoir s’il fallait s’opposer au régime ou collaborer avec lui. Une solution intermédiaire fut retenue, l’ « apostolat social »
Cela n’empêchait pas évêques, prêtres et moines d’être arrêtés par la Securitate, et beaucoup d’entre eux furent enfermés dans des camps de travail, notamment celui de la Peninsula, où ils travaillaient à la construction du canal Danube-Mer Noire.
1948 : Doctrine du patriarche Justinien. Elle tentait de concilier deux notions directrices et complémentaires, la Tradition orthodoxe et le « Renouveau », allégeance officielle de l’Eglise roumaine au nouveau régime. Certains prêtres résistèrent ouvertement à cette décision, refusant de lire à leurs fidèles les lettres pastorales de leur patriarche. Au total 154 prêtres furent arrêtés dès 1952 en tant qu’ennemis du peuple.
De 1959 à 1964, réduction des 2/3 du nombre des monastères et des moines
1970-80 : l’Eglise orthodoxe reste strictement contrôlée par la Securitate, mais elle est moins persécutée que par le passé ou en URSS, dans la mesure où elle  reprend officiellement le discours nationaliste du pouvoir. Cela lui permettait de se préserver une certaine liberté, notamment dans les monastères où les fidèles allaient se ressourcer auprès de grands spirituels comme le Père Cléopas (1912-1998).

Michel Billiard

 

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