La bibliothèque diocésaine vous propose ses choix de lecture. Cette fois-ci, la Revue Esprit.

Akram Belkaïd, journaliste et essayiste, auteur notamment de « Etre arabe aujourd’hui », correspondant du Quotidien d’Oran, d’Afrique magazine et du Monde diplomatique
Lucile Schmid, conseillère régionale d’Ile de France (PS) de 2004 à 2010 et actuellement membre du bureau national d’Europe Ecologie les Verts
Esprit 2015 ; 412 : 49-53

Note : Le point de vue d’un journaliste arabe et d’une femme politique écologiste sur les évènements ayant récemment endeuillé la France
17 personnes ont été tuées et plusieurs autres blessées dans les attentats du 7 au 9 janvier. C’est une onde de choc dans la société française, en Europe et dans le monde. Ces attentats terroristes ont relancé le débat à propos de la religion musulmane et plus particulièrement de sa nature et de sa place en France.
Au sein du personnel politique, mais aussi dans les médias ou sur les réseaux sociaux, on ne compte plus les appels aux musulmans à se désolidariser des criminels et à faire clairement entendre leur réprobation. Ces appels s’apparentent souvent à une forme de sommation à se justifier. Lorsque les musulmans sont appelés à se désolidariser des assassins qui tuent au nom d’Allah ou de son prophète, c’est d’abord pour rassurer une opinion publique persuadée que l’Islam et les musulmans sont fondamentalement dangereux. En chaque citoyen de confession ou de culture musulmane ne pourrait-il se cacher un terroriste potentiel, ou au moins un complice passif de la barbarie ?
On comprend donc que face à cette interpellation, nombre de musulmans soient sur la défensive, ou restent silencieux, l’injonction accentuant le malaise. Ajoutons à cela qu’il est difficile de définir ce qu’est un français musulman. Il y a peu de points communs entre celui qui va à la mosquée tous les jours, le « musulman du ramadan » (dont la pratique se résume au jeûne), sans oublier les agnostiques, les athées.
Il faut s’interroger sur la persistance de cette peur malgré des années d’efforts pédagogiques destinés à la modifier :

1. Ignorance trop répandue quant à la question de l’histoire : Islam, islamisme, intégrisme, sunnisme, chiisme

2. Image de l’Islam en France reflet de l’actualité internationale et du chaos qui règne dans certains pays musulmans (Irak, Syrie, Libye), où la France intervient militairement dans certains cas            

3. La société française est en Europe celle où les musulmans sont les plus nombreux. Et alors que les premières générations étaient discrètes, les plus jeunes entendent être visibles, au risque de paraître s’opposer aux principes de la laïcité.

Depuis quelques années, l’expression « Islam de France » est fréquemment utilisée pour prendre de la distance vis-à-vis d’un vaste ensemble géographique dont on ne dit pas assez qu’il possède quelques zones de stabilité, voire de démocratie (Turquie, Malaisie, Tunisie).Mais cette formule rassurante est totalement floue. Le problème est que l’encadrement de l’Islam en France demeure largement influencé par l’extérieur.  Une instance comme le Conseil français du culte musulman (CFCM) n’a guère de poids. Elle ne joue pas le rôle de moteur théologique qui pourrait pratiquer une exégèse modernisatrice (ijtihad) des textes coraniques. Ses avis et prises de position ne pèsent guère face à l’influence de prédicateurs étrangers, notamment ceux du Golfe, très présents sur les réseaux sociaux. Plus important encore, cette organisation fait l’objet d’une lutte d’influence entre pays (Maroc, Algérie, pays du Golfe) pour garder un contrôle sur les fidèles.

On notera enfin que les porte-parole des différentes instances cultuelles musulmanes ont souvent du mal à s’exprimer en langue française ce qui renforce l’image d’altérité de cette religion.
Deux options sont possibles pour avancer

1.    Que l’Etat continue à considérer qu’il ne lui appartient pas de se mêler des questions religieuses. Mais il faudra admettre que la France doive gérer les soubresauts liés à une religion dont l’évolution théologique dépend de l’extérieur, notamment du wahhabisme saoudien. Et cela, dans un contexte social où la question de l’intégration des minorités sociales défavorisées, dont une bonne partie est de culture ou de confession musulmane, a du mal à atteindre ses objectifs

2.    Une implication plus forte de l’Etat français dans la manière dont s’organise et évolue l’Islam en France. Il faut ouvrir une réflexion sur la manière dont les pouvoirs publics peuvent contribuer à ce que la représentation de l’Islam en France change, et aussi à ce que cette religion devienne une part acceptée de l’identité française. Peut-être faut-il que le personnel politique prenne le temps d’améliorer ses connaissances sur cette question.

De même il est urgent de s’interroger sur la manière dont s’enseigne et se transmet la religion musulmane en France. La formation des imams est-elle suffisante ?

Faut-il exiger plus du CFCM en matière d’implication dans la lutte préventive contre le terrorisme et l’embrigadement des jeunes par les filières djihadistes ?

Il faudrait enfin sortir d’une invocation de la laïcité qui ne sert qu’à empêcher de comprendre et d’agir, pour entrer dans une laïcité active où le dialogue entre religions et les liens entre pratique religieuse et respect des principes de la république soient pensés et mis en pratique.

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