La bibliothèque diocésaine vous propose ses choix de lecture. Cette fois-ci, la Revue Etudes.

Par Farhad Khosrokhavar, sociologue
Etudes : 2015, juin, n° 4217, 33-44

Le djihadisme* est un phénomène qui date du dernier quart du XXe siècle. Un peu partout, des individus se radicalisent et tentent de monter des attentats afin de lutter contre l’hérésie et l’impiété, de dénoncer des actes de profanation de l’Islam. Beaucoup ont grandi en Europe. Ils sont d’origine musulmane, mais il y a de plus en plus de convertis.
(D’après le journal La Croix du 9 Juillet 2015 : sur les 4500 européens directement impliqués dans les filières irako-syriennes, on dénombre 45% de convertis et 35% de femmes. Sur ces 4500, 773 sont des français dont 457 sont actuellement en Syrie et 320 en transit vers cette destination. 216 sont revenus en France).
En France et plus largement en Europe, le terrorisme au nom d’Allah est un fait ultra-minoritaire parmi les musulmans. Les attentats posent la question du djihadisme et de son idéologie extrémiste, mais aussi et avant tout de l’acteur djihadiste qui passe à l’acte et commet ses crimes de sang-froid. Comment comprendre sa frénésie dans une tuerie qui se termine souvent par sa propre  mise à mort longtemps préméditée par lui-même comme un acte d’accomplissement de son destin dans le martyre ?

1. L’islam radical comme inversion imaginaire de l’exclusion sociale chez les jeunes musulmans des cités

La subjectivité des jeunes qui embrassent l’islam radical est marquée par un trait fondamental : la haine d’une société qu’ils ressentent comme profondément injuste à leur égard. Ils sont en rupture avec la société et rejettent l’uniforme comme émanation d’un ordre répressif. Leur identité se décline dans l’antagonisme à l’égard de la société des « inclus », Français ou même Maghrébins d’origine qui auraient réussi à se hisser au niveau des classes moyennes. Stigmatisés aux yeux des autres, ils éprouvent un sentiment profond de leur propre indignité qui se traduit par une agressivité à fleur de peau, non seulement à l’égard d’autrui, mais aussi et souvent, à l’égard des membres de leur propre famille. Ces jeunes transforment le mépris d’eux-mêmes en haine des autres, et le regard négatif des autres en un  regard avili sur soi. Les jeunes exclus trouvent l’issue de la délinquance et la quête de l’argent facile pour vivre selon le modèle rêvé des classes moyennes. Ils les surpassent quelquefois en s’appropriant des sommes plus ou moins importantes qu’ils dilapident avec leurs copains, quitte à réitérer l’action délinquante qui devient progressivement criminelle. Tant que la haine trouve une échappatoire dans la  délinquance, elle s’apaise par l’accès, pour de courtes périodes, à l’aisance matérielle suivie de la dissipation des biens illégalement acquis.
Chez une infime minorité la déviance à elle seule ne les satisfait pas ; ils ont besoin d’une forme d’affirmation de soi qui combine plusieurs traits : Le recouvrement de la dignité perdue et la volonté d’affirmer leur supériorité sur les autres en mettant fin au mépris d’eux-mêmes. La mutation de la haine en djihadisme sacralise la rage et leur fait surmonter leur mal-être par l’adhésion à une vision qui fait d’eux des « chevaliers de la foi » et fait des autres des « impies » indignes d’exister. La mue existentielle  est ainsi accomplie, Le Soi devient pur, et l’autre impur. L’islamisme radical opère une inversion magique qui transforme le mépris de soi en mépris de l’autre, et l’indignité en sacralisation de soi aux dépends de l’autre. Les médias sont indissociables de l’acte djihadiste qui n’existe qu’en cumulant la violence avec une couverture médiatique qui fait du jeune « chevalier de la foi » la star mondialisée de l’action monstrueuse. Plus les médias lui consacrent, même à titre posthume, une place, et plus, sur le moment, il est fier d’incarner les valeurs ultimes d’une foi dont la raison d’être est la mutation du mépris de soi en haine de l’autre, et l’indignité vécue en une forme superlative de sacralité.

Dans la trajectoire djihadiste des jeunes, la prison joue un rôle essentiel pour la raison fondamentale qu’elle offre l’occasion de mûrir la haine de l’autre dans des rapports quotidiens de tension et de rejet face à l’institution carcérale. La plupart des jeunes y trouvent une raison supplémentaire de haïr la société. Souvent l’adhésion à l’islam radical s’effectue en prison, en concomitance avec l’ennui d’être abandonné à soi au sein d’une institution qui n’a pas le même regard vis-à-vis du musulman qu’à l’égard du chrétien ou du juif. En prison le jeune délinquant fait l’expérience du mépris à l’égard de l’Islam sous une forme institutionnelle et impersonnelle (prière collective du vendredi non célébrée, refus du petit tapis de prière dans la cour de récréation, etc..). De plus, la mainmise de plus en plus grande des Salafistes sur les musulmans en prison renforce la logique de rupture. Les Salafistes ne sont pas djihadistes mais prônent une version exclusiviste de l’Islam qui contribue à désocialiser les jeunes en introduisant un fossé infranchissable entre le croyant et le non-croyant, le vrai musulman assidu dans sa pratique religieuse, et le faux musulman, laxiste et peu respectueux des interdits religieux. En prison, l’attrait de l’islamisme radical tient à l’inversion du rôle qui s’opère dans le psyché tourmenté du jeune : il a été condamné à des peines de prison, on l’a jugé : désormais c’est lui qui condamne la société, c’est lui qui assume le rôle du juge en tant que « chevalier de la foi » en guerre contre les impies. L’inversion du rôle restitue au détenu la confiance en lui-même en tant qu’individu noble qui exécute des sentences divines.
L’islam radical invente une « néo-umma » sur mesure. La communauté musulmane (la umma) a été historiquement pour les musulmans un référent, afin d’appeler localement, régionalement ou nationalement (contre le colonialisme  occidental) à la solidarité islamique. La umma n’a jamais englobé la totalité des musulmans et la division sunnite/chiite en a très tôt limité la portée. Le mouvement islamiste radical a créé de toutes pièces le fantasme d’une communauté musulmane à l’échelle de la planète qui n’a pas de précédent historique. La néo-umma est une utopie tout aussi dangereuse que la société sans classe ou celle du paradis sur terre et, comme toutes ces utopies, le danger qu’elle représente est de faire violence au réel. Le jeune djihadiste éprouve un irrépressible besoin de faire corps avec la néo-umma contre sa propre société mal aimée. Pour se rehausser à ses propres yeux, l’islam djihadiste lui offre le statut du héros absolu revêtu du prestige de martyr.

2. Les nouveaux djihadistes de classe moyenne

Depuis la guerre civile en Syrie (2013) les jeunes djihadistes des classes moyennes forment à côté des jeunes des cités une partie importante des djihadistes qui sont partis pour la Syrie.

Ces jeunes, souvent des adolescents attardés, se convertissent un peu de toutes les religions à l’islam radical ; chrétiens désenchantés, juifs sécularisés las de leur judaïté sans encrage religieux, bouddhistes provenant de familles françaises naguère converties au bouddhisme. Le problème de ces jeunes est celui de l’autorité et des normes, celui de la dispersion de l’autorité entre plusieurs instances parentales (familles recomposées) et une société où les normes ont perdu de leur rigueur. L’islamisme radical apporte à ces jeunes le sentiment de se conformer à des normes intangibles, mais aussi d’être l’agent de l’imposition de ces normes au monde. Cette jeunesse férue du djihad incarne les idéaux d’un anti-Mai 68. Les jeunes d’alors cherchaient l’intensification des plaisirs dans l’infini du désir sexuel reconquis. Désormais, ils cherchent à cadrer leurs désirs et à s’imposer, par le biais d’un islamisme rigoureux, des restrictions qui les ennoblissent à leurs propres yeux.

On était anarchiste et on avait la haine du pouvoir patriarcal. A présent, dans une société vidée de sens, l’islamisme radical réhabilite une version distordue du patriarcat sacralisé en référence à un Dieu inflexible et intransigeant. Mai 68 était la fête ininterrompue qui se prolongeait dans le voyage exotique jusqu’à Katmandou . A présent le voyage initiatique est une quête de pureté dans l’affrontement de la mort au nom du martyre.

A côté de ces fantasmes de normativité sacralisée, on trouve aussi une quête de justice pour un pays, la Syrie, où un régime sanguinaire a tué 200.000 personnes et voué à l’errance plusieurs millions d’autres dans les pays voisins. Là où l’Occident montre son impuissance face à la dictature, ces jeunes armés d’une foi naïve entendent lutter contre le mal au nom d’un djihadisme dont ils ne mesurent pas l’aspect monstrueux.

L’adhésion des jeunes de classe moyenne au djihadisme dans sa version exportée vers la Syrie pose la question du malaise d’une jeunesse qui souffre de la déliquescence politique. Dans ces classes, le référent politique a subi une crise majeure depuis les années 1980 et la génération suivante s’est construite une identité qui ne se fonde plus sur lui. Le djihadisme est pour elle la conséquence de l’éclipse du politique comme projet collectif porteur d’espérance.

La perte du sens religieux institutionnalisé rend l’imaginaire apte à chercher dans l’inconnu de nouveaux horizons sacrés. La désinstitutionalisation du christianisme en France, et plus généralement en Europe, « ensauvage » le religieux et ouvre la quête du  sens vers le sectarisme sous toutes ses formes.

Tout se passe comme si une partie de la classe moyenne combinait la quête de l’aventure, le romantisme révolutionnaire, l’aspiration à faire l’expérience de l’altérité (le Sacré) et la volonté de s’éprouver en se soumettant de plein gré à une forme répressive de gestion du sens.

3. Le djihadisme au féminin

Depuis le début de la guerre civile en Syrie, on assiste à l’apparition d’un nouveau type de djihadisme féminin. Elles appartiennent majoritairement aux classes moyennes. Ce sont principalement des converties du christianisme, du judaïsme, voire du bouddhisme ou de familles agnostiques ou athées. Plusieurs motivations poussent à leur départ. C’est d’abord une raison « humanitaire » : besoin d’aide aux Sunnites face à un pouvoir hérétique. C’est aussi une image idéalisée de l’homme pour une jeunesse féminine, désenchantée à l’égard du féminisme de leur mère ou grand-mère. Il y a comme une idéalisation de la virilité masculine de celui qui s’exposerait à la mort et qui, dans cet affrontement, se montrerait viril, sérieux et sincère. Ce type de jeune serait l’idéal de l’homme à épouser pour échapper au malaise de l’instabilité et de la fragilité croissante qui caractérise  les couples modernes. Elles se mettent en quête d’une forme d’utopie anthropologique où le sentiment de confiance et la sincérité absolue se conjugueraient avec une « bonne inégalité ».

4. La mort comme catégorie directrice du djihadisme

Chez les jeunes djihadistes des banlieues, musulmans exclus socialement, la mort devient la catégorie qui leur donne le sentiment d’être invulnérable en relation avec des individus qui se sentent démunis face à elle. Ceci fonde « leur supériorité » par rapport à des adversaires apeurés qui ne savent pas dépasser les affres de la mort, faute d’un ancrage dans l’absolu. La mort salvifique devient une double délivrance : rupture avec une société où l’on ne s’est jamais senti bien dans sa peau, tant on a été assailli par le mal-être et le rejet par les autres ; et l’autre monde devient le théâtre du bonheur pour un martyr qui va y trouver ses désirs comblés, le bonheur éternel lui étant décerné en récompense pour son intrépidité et sa volonté de faire régner la loi de Dieu par le glaive.
Chez les jeunes djihadistes de classe moyenne, la mort se conjugue sur un autre registre. On se joue de la vie dans le face-à-face avec la mort sur le champ de bataille pour surmonter la virtualité d’une vie qui s’est déployée surtout dans le nivellement : celui de l’homme et de la femme au sein de la culture unisexe, celui du sens du sacré dans un hypersécularisme qui ne laisse pratiquement pas de place au religieux, celui du virtuel et du réel dans ces jeux vidéo où la frontière entre les deux tend à s’estomper.
Pour les jeunes femmes qui partent en Syrie la mort est le signe de leur adhésion au sérieux masculin, une manière de se fier à des hommes qui bravent la mort, mais aussi une manière de s’y exposer à leur tour.    
La mort en l’occurrence, devient le trait d’union entre ces trois groupes.

*Le djihadisme est une forme de mobilisation violente  au nom d’une version radicale de l’Islam qui prône le jihad contre l’Occident impie et les pays musulmans qui sont aussi dans l’impiété suite à leur jahiliya, c'est-à-dire leur régression à une situation d’idolâtrie, semblable à la période d’avant le Prophète de l’Islam.

 


 

Des pistes pour lutter contre la radicalisation (d’après le journal La Croix du 9 Juillet 2015)

1. Accompagner les familles

« Fournir des étais aux parents » pour qu’ils puissent restaurer un lien avec leur enfant radicalisé. C’est la mission que s’est confiée la « cellule de prévention de la radicalisation et de l’accompagnement des familles »

Cette cellule réunit chaque mois autour du préfet, Didier Leschi, des représentants de la préfecture, des services pénitentiaires d’insertion et de probation, de la protection judiciaire de la jeunesse, de la prison de Villepinte, de l’Education nationale, de la Caisse d’allocations familiales, du conseil départemental.

Tous se partagent des listes de noms signalés par leurs services ou par le numéro vert de lutte contre les filières djihadistes et les familles ayant appelé à l’aide sont contactées et reçues. L’objectif est d’aider les parents en leur montrant qu’ils ne sont pas seuls et en leur apprenant à avoir les bonnes réactions en cas de contact avec leur enfant.

2. Impliquer la communauté musulmane

A l’exception des conférences sur la radicalisation, organisées depuis un an par les fédérations musulmanes à l’invitation du ministère de l’intérieur, les initiatives sont rares et se heurtent à la division, voire à l’opposition des communautés musulmanes.

Les maires et les institutions musulmanes doivent tout faire pour éviter que les mosquées indépendantes ne basculent entre les mains des salafistes.

Egalement importante est une réforme de la formations des imams.

3. Adapter l’arsenal répressif

Les pouvoirs publics ont repensé l’arsenal antiterroriste. Ainsi la loi antiterroriste de 2014 crée une nouvelle incrimination : « l’entreprise individuelle terroriste » qui permet d’arrêter et de poursuivre un présumé terroriste avant son passage à l’acte en se fondant sur un faisceau d’indices matériels ; face à la montée du péril terroriste une justice de plus en plus prédictive est en train d’émerger.

Le projet de loi renseignement voté fin juin avalise le fait qu’on puisse recourir aux algorithmes pour détecter très largement, ce qui vent dire qu’on va désormais surveiller tout le monde en ligne et déduire, à partir de là, qui présente un profil suspect. Le Conseil constitutionnel rendra prochainement sa décision quant à la validité de cette loi.

4. Trouver la bonne méthode pour « déradicaliser »

Certains privilégient une approche exclusivement psychologique. Le discours djihadiste userait des techniques classiques d’emprise  mentale et c’est donc en jouant sur l’affect et l’émotion qu’on pourrait « désembrigader » l’individu radicalisé.

D’autres au contraire jugent indispensable l’intervention du discours religieux afin de démontrer à l’intéressé le caractère dévoyé de l’Islam dont il se réclame.

Pour certains, la déradicalisation ne doit viser que le changement de comportement ; pour d’autres, elle doit viser les croyances elles-mêmes.

Reste enfin le problème de la prison. Faut-il ou non regrouper ensemble les détenus les plus radicaux afin d’endiguer la propagation de leurs idées parmi les autres détenus ? La réponse n’est pas encore trouvée.

5. Contrer la propagande djihadiste

Les jeunes radicalisés sont totalement hermétiques à la propagande anti-djihadiste et sur le terrain du contre-discours il faut reconnaître que la réponse des pouvoirs publics comme celle des grands acteurs du Net en est encore à ses balbutiements.