147 personnes ont franchi les portes des Dominicaines de Tourelle à Saint-Mathieu-de-Tréviers, le 31 janvier, pour écouter Fr. Emmanuel Pisani, dominicain, islamologue, sur le thème de la relation des pouvoirs spirituel et temporel dans la religion musulmane. Voici une synthèse proposée par le conférencier.

La question de l’islam politique est devenue un objet de recherche en Occident depuis la révolution iranienne de 1979. C’est dans ce cadre que furent élaborés les concepts d’islamisme, d’intégrisme musulman, d’islam radical. Mais la question de l’islam politique lui est antérieure et s’inscrit en réaction à la chute du califat en 1924. Dès lors, l’islam politique renvoie à la constellation de courants, de pensées, de mouvements ou de partis politiques fondés en vue de mettre en œuvre les principes de la Loi musulmane au niveau de l’Etat. Il dérive d’une conception globale de l’islam qui embrasse la société et l’individu. Face à la crise des Etats musulmans, tant sur le plan politique qu’économique ou religieux, l’islam politique est une idéologie avec un programme politique et économique. Il constitue une alternative tant au libéralisme qu’au communisme et  à l’athéisme européen. Il affirme au nom de son origine divine que le Coran et la Loi islamique sont la seule réponse possible à la détresse, au chômage, à la délinquance ou à la corruption de la société.

L’existence actuelle d’un islam politique

Dans cette perspective, l’islam ne peut être que politique. C’est pour avoir ignoré cette dimension que les sociétés dites « musulmanes » ont finalement décliné. Telle est la thèse du fondateur des frères musulmans, Hasan al-Banna, telle est la conviction d’un des plus grands théoriciens de l’islam politique au XXe siècle et membre de la Confrérie, Sayyid Quṭb. Si au cours du XXe siècle, les frères n’ont pas accédé au pouvoir et ont été violemment combattus, les constitutions arabes nées de la décolonisation ont revendiqué l’islam comme religion d’Etat. Aujourd’hui encore, les gouvernements algérien, tunisien ou marocain contrôlent les affaires religieuses. Ils nomment et rémunèrent imams et muftis et exercent ainsi un contrôle dans l’édiction des fatwas. Jusqu’en 2011, le sheikh d’al-Azhar était nommé par le gouvernement égyptien. Toutefois, l’islam des frères musulmans vise à contrebalancer la mainmise du politique sur le religieux en permettant au religieux de contrôler le politique. Dans tous les cas, l’islam revêt une dimension politique. Celle-ci trouve sa légitimité dans la vie du prophète Muḥammad, chef des armées, chef de la cité de Médine, chef religieux de l’umma naissante. Selon l’histoire hagiographique musulmane, l’extension et le succès de l’islam à la mort du Prophète Muḥammad sont dus aux califes bien guidés qui ont concentré en leurs mains l’ensemble des pouvoirs politique, juridique, militaire, religieux. La naissance de l’Etat islamique de l’Irak et du Levant en juillet 2014 s’appuie sur cette conviction idéologique. L’Etat autoproclamé appelle les musulmans de tous pays à rejoindre ce territoire (hijra) dans la mesure où il leur garantit de vivre les œuvres de la foi musulmane et par conséquent la possibilité d’être pleinement musulmans. En cas d’empêchement, les musulmans doivent prêter serment d’allégeance (bay’āh) au nouveau calife Abû Bakr Ibrahīm al-Baghdādī. Selon le théoricien de Da‘esh, Abū Mus‘ab al-Zaqāwī, ils doivent mettre le chaos par tous les moyens permis par la sharī‘a dans le camp de l’ennemi, en l’occurrence en Europe.

Une séparation des pouvoirs possible

Mais cette manière de voir et de lire l’histoire est-elle au fondement de l’islam ? Autrement dit, l’islam peut-il ne pas être politique ? La séparation du politique et du religieux est-elle envisageable du point de vue des sources musulmanes ? À ces questions, en 1924, le savant et qadī ‘Alī ‘Abderraziq, formé à l’université al-Azhar, publie un ouvrage dans lequel il défend l’absolue séparation entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. L’idée d’un califat qui rassemblerait les deux pouvoirs est pour lui un non-sens islamique, un éloignement de l’islam des origines en son message original. Avec une rigueur implacable, s’appuyant sur les grands principes de la religion (uṣūl al-dīn), il démontre que le califat est une réalité historique qui n’a pas d’assise théologique. S’il reconnaît à Muḥammad la volonté de construire un Etat, il montre la nécessité de distinguer sa prétention politique et le message religieux qu’il transmet. Par ailleurs, en tant que Prophète, Muḥammad disposait d’un pouvoir religieux propre qui ne peut être transféré à aucun homme après sa mort. La fonction religieuse qu’il exerçait ne peut donc être accomplie par aucun autre. L’exercice d’une responsabilité politique ne saurait par conséquent s’associer avec celle d’une responsabilité religieuse. L’invocation du califat par les successeurs politiques de Muḥammad s’inscrit dans une stratégie d’appropriation de la légitimité politique par une faction sur une autre dans un contexte de sécessions et de divisions intestines. Pour ‘Abderraziq, il convient donc de tenir que l’islam en tant que message peut non seulement ne pas être politique mais doit ne pas l’être. Cette pensée qui fonde la séparation du politique et du religieux en islam a trouvé ses émules sous la plume d’auteurs comme Mohamed Arkoun, Abdelmajid Charfi ou Ghaled Bencheikh. Elle montre la complexité de la question de l’islam politique, l’absence de réponse consensuelle et unilatérale. Elle témoigne de l’existence actuelle d’un débat au cœur de la refondation de la pensée islamique.


Fr. Emmanuel Pisani*

*Fr. Emmanuel Pisani est dominicain au couvent de Montpellier. Ce docteur en islamologie, directeur de l’Institut de science et de théologie des religions (ISTR) à la faculté de théologie et de sciences religieuses de Paris, est l’auteur de nombreux travaux scientifiques sur la religion musulmane. Il vient de publier Le dialogue islamo-chrétien à l’épreuve, aux éditions de L’Harmattan.