La bibliothèque diocésaine vous propose ses choix de lecture. Cette fois-ci, la Nouvelle Revue théologique.

Par Alberto Ambrosio, o.p., Sen Pyer Kilisesi, Galata Kulesi sok. n° 26, 34420 Karaköy, Istanbul, Turquie
Dans Nouvelle Revue Théologique, Bruxelles,  janvier-mars 2015 ; 137 : 91-105

Résumé : Si la théologie est le discours sur Dieu et sur sa parole, elle a son corrélat : le silence. L’auteur  accueille « le silence de Dieu » observé après le drame de la Shoah et esquisse les enjeux d’une anthropologie théologique à partir du silence, celui du samedi saint, mais aussi de la résurrection, en suivant notamment la pensée de Dietrich Bonhoeffer. Il propose enfin, avec le cistercien Adam de Perseigne, une prédication du silence.

I.    Le siècle du bruit


Pendant des millénaires, la Parole se prêchait et se proclamait du haut des toits  et aux quatre coins de la rue, et puis voilà que semble advenu le temps théologique du silence. Deux exemples pour illustrer cette réalité
Manifesto for Silence (2007), de Sim Stuart, professeur de critique à l’Université de Durham en Angleterre. « We live in an increasingly noisy society in which silence is a threatened  phenomenon…The ability to think, to reflect and to create are all to a significant degree dependent on our being to access silence and quiet on a regular, and reasonably predictable basis… »
Il Secolo del rumore.Il paesaggio sonoro nel novecento (2011), de Stefano  Pivato, professeur d’histoire contemporaine à l’Université d’Urbino (Italie) : « Notre vieux siècle, le XXéme, celui au sujet duquel nous nous demandons comment nous avons presque tous y survivre, est le siècle du bruit »
Le XXéme siècle a fait du bruit l’un des signes fondamentaux du progrès de la société ; il a si bien crié qu’il nous a rendus sourds à la venue du grand absent, le Silence.                                 Et la théologie contemporaine n’a pas manqué de se pencher sur le statut du silence, à l’évidence lié au silence de Dieu par tout un côté, mais par un autre au fait de dire Dieu, ce qui a pour corollaire dans l’ordre de la théologie de la prédication, la question : comment prêcher le silence ?

II.    Être en exil avec la Parole

La racine du silence est dans l’exil, car c’est en exil que l’on apprend à s’écouter, à écouter le prochain et le monde environnant. C’est en exil que l’on apprend le silence ou que l’on est réduit au silence. Le peuple d’Israël le sait bien, qui a dû apprendre à écouter le Seigneur dans l’épreuve de la distance de la Terre promise, dans la situation d’étranger et d’exilé. En exil, et tant que l’on se sent en exil, la seule capacité qui demeure, est de savoir écouter. Sortir du bruit signifie, qu’on le veuille ou non, faire l’expérience du désert, de l’exil.
Référence obligatoire pour cette réflexion, le livre du philosophe juif André Neher : « L’exil de la parole. Du silence biblique au silence d’Auschwitz » . La philosophie et la théologie du XXème siècle ont été profondément influencées par ce que le peuple d’Israël a vécu et subi dans sa pérégrination sur cette terre. Le drame de la Shoah représente toute l’ambiguïté et l’ambivalence de la parole et surtout du silence. Car si Dieu semble se taire devant le monstre qu’est l’holocauste, les hommes doivent élever la voix contre une telle négation de l’humanité, et particulièrement celle du peuple d’Israël. Il y a donc un silence qui est bel et bien un exil de la parole, tant divine qu’humaine.                    Les sociétés qui ont connu l’épreuve de la Shoah sont restées bouche-bée devant l’humanité demeurée « sans Dieu » et, davantage encore, devant un Dieu « sans parole » .
Le silence de Dieu s’est prolongé au-delà de la Shoah, si bien que de la pensée de Dieu, après cette terrible épreuve, au silence des sociétés modernes sur la disparition du religieux dans le contexte urbain des pays occidentaux, on rencontre la question du statut théologique du silence

III.    Une théologie orientée vers le silence

La théologie du XXème siècle, qui a été confrontée à la crise du silence de Dieu et même à la mort de Dieu, a dû s’employer à une tâche qui se perpétue jusqu’à maintenant : dire Dieu. Comment est-il possible de dire Dieu, de parler de Dieu, et enfin, de  construire une théologie si tous les fondements semblent s’effondrer ?  Une nouvelle théologie fondamentale devrait se donner la possibilité de dire Dieu afin de discourir du même coup sur son silence.
Parmi les nombreux théologiens du XXème siècle, une place particulière doit être faite au théologien Dietrich Bonhoeffer (Pasteur  luthérien évangélique exécuté le 9 avril 1945 au camp de concentration de Flossenbürg, en Bavière), préconisant, sans en être conscient sans doute, une « solution » théologique au silence de Dieu, à la fois en présence de la Shoah et dans les sociétés modernes et sécularisées. « Dieu, sur la croix, se laisse chasser hors du monde. Dieu est impuissant et faible dans le monde, et ainsi seulement il est avec nous et nous aide ». La religiosité de l’être humain le renvoie dans sa misère à la puissance de Dieu dans le monde : Dieu est le deus ex machina. A l’opposé, la Bible le renvoie à la faiblesse et à la souffrance de Dieu ; seul le Dieu souffrant peut aider.
A noter également  l’affirmation de Benoit XVI dans son encyclique datée de 2005, Deus caritas est, « Bien que plongés comme tous les autres hommes dans la complexité dramatique des évènements de l’histoire, les chrétiens restent ferme dans la certitude que Dieu est Père et qu’il nous aime, même si son silence nous demeure incompréhensible »

IV.    Du silence du samedi saint à celui de la Résurrection

Le silence de la mort corporelle du Christ, la mise au tombeau, laissent la place au silence des larmes. C’est le silence de la passion déçue, de l’humanité blessée et humiliée. Le samedi saint crée une espèce de silence éthéré, magique et mystique. Tout est fini, tout est accompli. L’homme croyant se pose des questions, il ne sait plus vraiment où donner de la tête.                                  
Mais le samedi saint apprend aussi que le silence a un véritable rôle dans l’économie divine, dans la réflexion théologique. Derrière l’absence divine du samedi saint, il y a une activité extraordinaire, il y a la descente aux enfers suivie de l’annonce tacite, implicite discrète de la Résurrection.  Les femmes « sortirent et s’enfuirent du tombeau : un tremblement et une stupeur les tenaient en effet. Elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur » (Marc 16,8). Elles sortent du silence du samedi saint pour retomber dans un autre silence. La Résurrection provoque un silence et conduit au silence. La Résurrection encourage à se tenir dans la stupeur de l’expérience inouïe, indicible. Le dialogue du silence est plus éloquent qu’une multitude de sons vagues et confus

V.    Annoncer le silence

Dans la société du bruit le silence dérange. Il devient inconfortable car nous avons peur de rester seul, dans notre propre espace privé, en silence. Mais le silence a toujours été considéré comme une condition sine qua non de la vie intérieure, puis de la vie religieuse et monastique. Annoncer le silence ou en parler revient à prêcher l’espérance dans un bruit qui détruit les conditions de la rencontre avec Dieu.
Pour clore, deux textes anciens
Le silence est fait pour écouter le verbe du Père qui ne cesse jamais de nous parler : « le Père nous prononce sans interruption son Verbe ineffable et, à son éternelle parole, la créature doit un silence soutenu » (correspondance d’Adam , abbé de Perseigne, 1188-1221)
« Les très divins prophètes ont vécu selon Jésus-Christ ; c’est pourquoi ils ont été persécutés. Ils étaient inspirés par sa grâce, pour que les incrédules fussent pleinement convaincus qu’il n’y a qu’un seul Dieu, manifesté par Jésus-Christ son Fils, qui est son Verbe sorti du silence, qui en toutes choses s’est rendu agréable à celui qui l’avait envoyé » (Ignace d’Antioche (35-113), Lettre aux Magnésiens 87,2.