La bibliothèque diocésaine vous propose ses choix de lecture. Cette fois-ci la revue Etudes

Denis Moreau , Professeur de  Philosophie à l’Université de Nantes
Etudes, 2015, avril, n° 4215, pages 55-65.

Pendant longtemps le mariage a plus été une affaire de raison que d’amour. La fragilisation actuelle du  lien conjugal ravive la question : un engagement amoureux dans la durée est-il possible ?
J’éviterai, et ignorerai même les discours aigres et grognons :

Celui de la dérision : le mariage c’est ridicule, risible

Celui de la critique univoque : le mariage est une institution bourgeoise, patriarcale, oppressante, puritaine, hypocrite, dépassée 

Celui de la démission : le mariage, c’est fichu ; pourquoi se marier si c’est pour divorcer ?

Celui de la déploration : tout part à vau-l’eau

Celui des forçats du devoir : tu es marié et tu le demeureras coûte que coûte

1.    De la présence à mes côtés

L’être vaut mieux que le néant, une construction pérenne possède des vertus dont sont dénués les gracieux châteaux de sable que chaque marée balaie. Tenter d’édifier une réalité quelque peu solide et durable est une option existentielle justifiée et, à première vue, métaphysiquement préférable au rien, ou à une succession indéfinie de relations précaires vite dissoutes.
De façon plus concrète la solitude peut se révéler pesante, et le désir d’aimer et d’être aimé demeure une soif essentielle. « Il n’est pas bon que l’homme soit seul »  (Gen  1, 18). Il est doux de trouver quelqu’un avec qui partager ses joies et ses peines lorsque la journée s’achève, de bénéficier d’un secours privilégié dans les épreuves, de côtoyer une âme sœur avec qui se réjouir de ce que la vie nous offre de bon.
On remarquera que l’établissement de la conjugalité dans la durée suppose entre époux des opérations de fine tuning en elles-mêmes dignes d’intérêt, voire intellectuellement stimulantes. Il s’agit de parvenir à apparier deux mammifères supérieurs hautement organisés, de rendre non seulement compatibles mais aussi bénéfiques l’un pour l’autre des êtres qui comptent parmi les plus complexes produits de l’évolution.
« La femme observe et l’homme raisonne ; de ce concours résultent la lumière la plus claire et la science la plus complète que puisse acquérir de lui-même l’esprit humain, la plus sûre connaissance, en un mot, de soi et des autres qui soit à la portée de notre espèce » Rousseau, l’Emile, Livre V
Et « il faut dire et redire que l’application suivie à comprendre l’autre, quand un mouvement inverse y répond assez, donne l’exemple le plus achevé de la pensée et peut-être le seul » Alain, Les Passions et la Sagesse

2.    Des beautés de l’amour qui dure

« L’amour dure trois ans ». Cela signifie : la passion amoureuse est un état éphémère qui vieillit mal. La passion certes s’estompe. Mais il n’en va pas des feux de l’amour comme des incendies de forêt : à l’embrasement initial ne succèdent pas nécessairement cendres et dévastations. L’amour se modifie, et peut alors se commuer en une autre chose que la passion, « l’amitié maritale » dont parlait Montaigne (Essais, III, 9) et tout ce qu’elle suppose de complicité, d’inclinations accordées, de mémoire commune, de patience, de disponibilité, de respect, d’estime, de franchise, de confiance, de loyauté, d’affabilité, de bienveillance, d’équanimité, de sollicitude, de générosité, d’exigence, et d’indulgences simultanées et réciproques.

3.    De la liberté et du joug

Se marier reviendrait à abdiquer sa liberté, la liberté de pouvoir choisir de faire un peu n’importe quoi, un peu n’importe comment, au gré fluctuant du hasard des rencontres et de nos désirs gyrovagues. Or si ce genre de situation manifeste sans doute l’essence de notre liberté, comme capacité de choix, il ne va pas de soi qu’il constitue le meilleur usage que nous puissions en faire. Il existe un régime supérieur de l’usage de notre liberté, celui d’une liberté « éclairée », c'est-à-dire dont le déploiement est encadré et normé par ce que nous savons ou croyons être vrai et bon pour nous. Cette conception exigeante de la liberté éclairée est synthétisée par une phrase extraordinaire que l’Evangile de Jean (8, 32) met dans la bouche du Christ : « La vérité vous rendra libre ».
Tel est le pari conjugal : les époux font à deux le choix de croire que les règles du jeu conjugal qu’ils acceptent de se donner en se mariant, à la mairie (les articles du code civil) puis à l’église (liberté, fidélité, fécondité, indissolubilité) sont les vérités librement acceptées qui réguleront et encadreront le déploiement joyeux et fécond de l’amour qui les unit.

4.    Des pensées et actions bonnes

Vivre au long cours avec l’autre demande qu’on fasse autant que possible preuve à son égard de toutes les composantes de l’amitié maritale évoquée plus haut. Cette admirable liste ne renvoie pas qu’à des actions héroïques ou extraordinaires dont serait incapable le commun des époux. Il est ici question des vertus simples autant que primordiales exprimées par ces mots qui rythment la vie des conjoints :    

- couvre-toi pour ne pas prendre froid                                         

- repose-toi donc un peu                                                   

- viens, je vais te donner un coup de main

Le couple qui dure peut constituer « une structure de grâce », un appareil à rendre chaque époux meilleur, à « faire sortir » d’eux ce qu’il y a de bon en eux et qui y serait autrement demeuré sur le mode inaccompli. Ce qui ne veut pas dire facilité : tout ce qui est précieux est difficile autant que rare.

5.    De ce que nous aurions bien pu faire de mieux

Il existe des enfers conjugaux. En France, en 2012, 246.000 mariages et 128.500 divorces. Dans certaines situations, la vie en couple est si pénible, douloureuse, pathogène pour l’un, l’autre, ou les deux des conjoints, ainsi que pour leurs éventuels enfants, que la séparation est préférable au maintien de cette situation, et parfois même salvatrice. Des époux peuvent connaître de rudes, ténébreuses et froides éclipses ou « nuits de l’amour ». Mais des couples heureux engagés dans une équipée amoureuse au long cours, il en existe. Je ne saurais trop recommander en ce sens à mes lecteurs la fréquentation d’un de ces vieux couples heureux qui sans faire de bruit, petit à petit, pas à pas, au fil des ans, de moments de joie et de bonheur commun, de difficultés rencontrées et surmontées, ont su avancer ensemble en continuant à s’aimer.