Albatros

  • Réalisateur : Xavier Beauvois
  • Date de sortie du film : 3 novembre
  • Durée : 1h55
  • Genre : Drame
  • Nationalité : Française
  • Distribution : Jérémie Renier, Marie-Julie Maille, Victor Belmondo …

Le réalisateur Xavier Beauvais évoquait lors d’une rencontre au FEMA La Rochelle les points de départ de son dernier film, Albatros : d’abord son amitié avec les gendarmes d’Étretat, qui lui ont raconté leurs vies, et surtout l’inspiration d’un fait divers : celui d’un agriculteur en plein burn out, tué par des gendarmes pour se défendre après qu’il leur avait foncé dessus. Le réalisateur s’est alors demandé ce qui se passerait s’il se mettait à la place du gendarme. « Je suis pote avec les gendarmes du coin, et c’est en discutant avec eux que j’ai eu l’idée du film», explique-t-il.

Albatros s’attache donc aux pas de Laurent, figure respectée d’Etretat, enfant du pays, père, époux, petits-fils, voisin, marin, ami, commandant de brigade de la gendarmerie d’Étretat. Le film permet au spectateur de partager les tranches de sa vie. À ses côtés, les membres de son équipe Quentin et Carole. Au programme de la brigade, des patrouilles, des échanges entre gendarmes et la confrontation à la misère sociale. Mais aussi à la pédophilie, au suicide, ou encore aux jeunes qui risquent leur vie en ne mettant pas leurs casques sur leurs mobylettes.

Albatros questionne intelligemment sur les limites de l’incarnation d’un tel métier et d’une telle fonction. Ce qui est très bien décrit dans Albatros, c’est l’état de sidération dans lequel se retrouve plongé cet homme au sang-froid irréprochable face à son erreur d’appréciation. Le réalisateur fait en effet traverser à son héros, qui va descendre brutalement de son piédestal, toute une palette d’émotions, oscillant entre honte et déshonneur, regret et peur.
Albatros, c’est aussi le nom d’une maquette de goélette que sa mère a donné à Laurent, comme si cette maquette symbolisait tout ce à quoi Laurent aspire. Car les métaphores sont présentes dans le film de Xavier Beauvois, à l’instar du nom de cet oiseau qui annonce la tempête et qui n’en reste pas moins de bon augure, amenant finalement avec lui le vent et le beau temps.

Face à l’océan Atlantique, Xavier Beauvois livre une intense fresque naturaliste sur une humanité laissée en friche après un drame. “C’est un homme qui s’est construit avec de vraies règles. C’est un père, c’est un mari aimant, c’est un bon capitaine de brigade”, raconte Xavier Beauvois, réalisateur du film. En voulant sauver un agriculteur, il le tue par accident. “Cet accident fait exploser ses idéaux. Et il doit se remettre complètement en question”, poursuit-il. Deux destins fracassés sur fond de détresse sociale. Une réalité que le réalisateur connaît bien et qu’il a retranscrite à travers ce film.

 

Philippe Cabrol
Chrétiens et Cultures

 

 

Compartiment N°6 

  • Réalisateur : Juho Kuosmanen
  • Date de sortie du film : 3 novembre
  • Durée : 1h47
  • Genre : Drame
  • Nationalité : Finalandaise, russe
  • Distribution : Seidi Haarla, Yuriy Borisov, Dinara Drukarova

Juho Kuosmanen était sans doute l’un des noms les moins connus au sein des réalisateurs présents en compétition à Cannes en 2021. Il avait pourtant ravi la sélection officielle en 2016 en remportant le Grand prix Un certain regard avec Olli Mäki, histoire d’un boxeur au style particulièrement léché, et travaillé dans un somptueux noir et blanc. Cette année, Compartiment N°6, son 2ème long métrage, faisait partie des films de la compétition cannoise et il s’est vu attribué le Grand Prix du Jury et mention spéciale du jury œcuménique. Compartiment n° 6, oscillant entre road-movie existentiel et comédie romantique revisitée à l’ère de la Russie post-soviétique, est un film atypique qui s’appuie sur une trame minimaliste pour nous raconter la rencontre improbable entre deux êtres que tout devrait opposer.

Le réalisateur s’est librement inspiré du roman d’une de ses compatriotes, Rosa Liksom, pour bâtir son histoire : celle de Laura, étudiante finlandaise à Moscou, qui embarque seule dans un train pour Mourmansk, au-delà du cercle arctique, pour aller à la découverte de fameux pétroglyphes (dessins rupestres). Un voyage prévu à l’origine avec Irina, sa professeure de littérature et amante, qui prise par son travail, a dû y renoncer. À bord du train, elle doit partager son compartiment avec Ljoha, un jeune ouvrier russe qui part travailler dans les mines et se révèle être un piètre compagnon de voyage. Grossier, rustre, aviné en permanence, il menace de transformer son voyage en cauchemar. Tentée de descendre au premier arrêt, Laura se ravise pour aller jusqu’au bout d’un chemin qui la conduira à la découverte d’elle-même et de l’autre.
Ces deux êtres, légèrement flottants, vont peu à peu surmonter leur hostilité réciproque pour apprendre à se connaître et à s’apprivoiser. « L’histoire traite aussi bien de la rencontre avec l’Autre que de la plongée en soi-même pour tenter de comprendre et d’accepter qui l’on est. Ce ne sont pas deux thèmes qui s’excluent mutuellement », explique le réalisateur.

Nous assistons donc à une rencontre humaine plus qu’amoureuse, filmée au plus près des personnages dans le cadre étroit et monotone d’un compartiment, au rythme du seul bruit des roues sur les rails. Sauf lors de deux scènes magnifiques : une virée alcoolisée chez une babouchka à l’occasion d’un arrêt prolongé dans une gare et l’expédition finale dans la neige pour trouver le site archéologique de toute façon inaccessible à cette époque de l’année.
La beauté intervient quand Laura décide enfin de lâcher prise, d’abandonner son malheur sur une route enneigée au milieu de nulle part, pour enfin embrasser l’instant. La polarité semble dès lors s’inverser, le rustre homme ivre mort apparaît comme drapé dans une humanité nouvelle, avec un humour qui embrase les sens.
Au fur et à mesure que le film se « déroule », Les regards se cherchent, la frustration s’installe, et commencent alors les moments les plus intéressants. La fragilité affichée par l’homme est surprenante. Il est tour à tour jaloux, interdit, pour finir par se refuser à celle qui partage ce moment de grâce avec lui. L’incompréhension entre eux est intense, et Juho Kuosmanen aime à jouer avec ses acteurs pour réussir à créer de la surprise dans une histoire à l’apparence pourtant très simple.

Ainsi de ce Russe et de cette Finlandaise qui, contraints par le hasard, se consoleront mutuellement de leur solitude : voilà la belle ambition du réalisateur consiste à filmer la naissance de l’affection entre deux êtres, aussi éloignés soient-ils l’un de l’autre ; c’est une affaire de petits riens, de gaucherie amusée et de dessins échangés. La teneur de leur relation n’est pas faussement romancée ni accélérée : elle s’impose dans le temps et se nourrit d’autres rencontres fortuites comme autant de visites hallucinatoires, qui participent de cette fièvre qu’on ne peut ressentir que le temps de l’exil.

C’est un très beau moment de cinéma, consacrant une fois de plus la beauté des romances se déroulant dans un train, matrice de bien des films du genre. Juho Kuosmanen réalise un film très réussi qui rafraichit l’âme avec une histoire d’une grande simplicité qui s’exprime aussi bien par les corps que les mots. Compartiment 6 est un film sensible et touchant qui mérite de faire connaître au plus grand monde à la fois le nom de son metteur en scène, mais aussi le cinéma finlandais qui brille trop peu à l’international.
Au Festival de Cannes 2021 où Compartiment 6 était en compétition, Juho Kuosmanen a reçu une mention spéciale du jury œcuménique, accompagné de ce commentaire : ”Pour son regard bienveillant sur la rencontre entre deux personnes blessées qui ne se choisiraient pas, même comme voisins. Tous deux surmontent la solitude en faisant un pas de plus vers l’autre difficile.”

 

Philippe Cabrol
Chrétiens et Cultures

Les Olympiades

  • Réalisateur : Jacques Audiard
  • Date de sortie du film : 3 novembre
  • Durée : 1h46
  • Genre : Comédie, romance, drame
  • Nationalité : française
  • Distribution : Lucie Zhang, Makita Samba, Noémie Merlant …

Une comédie romantique de Jacques Audiard ? Et en noir et blanc. Trois ans après Les frères Sister, Jacques Audiard s’essaie à un genre et un style inédit dans son cinéma. Son film s’inspire de trois nouveaux graphiques d’Adrian Tomine, auteur californien d’ascendance japonaise.

Les Olympiades, au sud de Paris, s’étalent comme un vestige de la modernité mal-aimée des années 1970. C’est un ensemble de tours impersonnelles poussé au milieu des années 70 et qui domine le 13e arrondissement de Paris : une représentation possible du paradoxe de la densification (on entasse les gens sur 35 étages, par paquets de 250 à 400 logements) et de l’isolement urbains. Les tours de béton, un peu défraîchies, surplombent la vaste dalle triangulaire bordée par la rue de Tolbiac et l’avenue d’Ivry, ses commerces, ses simili-pagodes, au beau milieu du « Chinatown » de Paris. Ce petit périmètre, amoureusement filmé dans un superbe noir et blanc – très élégant, très sobre – semble être à Jacques Audiard ce que fut Manhattan pour Woody Allen. Dans ce décor unique, il déploie son petit théâtre, sensuel et cruel, drôle parfois, des jeux de l’amour, du désir et du hasard au XXIème siècle.

Émilie, étudiante précaire et délurée à Sciences Po, en questionnement communautaire, tombe amoureuse de Camille, son colocataire dans l’appartement qui appartient encore à sa grand-mère, immigrée chinoise. Camille, professeur sous-payé, sous-employé, se propose de lâcher l’Éducation Nationale pour tâter du boulot de commercial en agence immobilière et rencontre Nora. Nora, à la suite d’une humiliation, vient d’envoyer au diable ses études de droit et essaie de rentrer en contact avec Amber Sweet, une « cam-girl » qui lui ressemble étrangement.

Ils sont jeunes, ils se cherchent, se trouvent, se touchent ; ils se défont, se jalousent, se consolent, se fuient et se retrouvent… Ils sont à l’image des Olympiades, ce « quartier de mélanges » : ils viennent d’horizons sociaux, culturels, ethniques très différents. Ceux sont de jeunes adultes qui sont non pas « déclassés » et « pas encore classés ». Ils cherchent leur place dans la société. Ils sont amis, parfois amants, souvent les deux…

Avec ce film solaire, à mi-chemin entre la comédie sentimentale et le mélodrame, Jacques Audiard fait prendre un nouveau virage, à 180° à son cinéma. Les Olympiades est un film en liberté, élégant, qui fait la part belle à un quarteron d’acteurs à peu près inconnus, extraordinaires de fraîcheur et de sincérité.

Philippe Cabrol
Chrétiens et Cultures