Un héros

  • Réalisateur : Asghar Farhadi
  • Date de sortie du film : 15 décembre 2021
  • Durée : 2h07
  • Genre : Drame
  • Nationalité : Iranienne
  • Distribution : Mohsen Tanabandeh, Sarina Farhadi, Amir Jadidi, Fereshteh Sadre Orafaee …

Asghar Farhadi fait partie des réalisateurs les plus talentueux d’Iran. Habitué au Festival de Cannes, il y a présenté cette année son nouveau film Un héros sur la quête morale d’un homme endetté, prêt à prouver sa bonne foi pour offrir une meilleure vie à son entourage. Ce film brillant, qui a obtenu le grand prix du jury, fait penser en termes d’intensité et de mise en scène au film Une séparation, de ce même réalisateur, qui avait obtenu l’ours d’or à Berlin en 2011 et l’oscar du meilleur film étranger.

Comme à son habitude, le cinéaste de Téhéran utilise le registre du conte moral à suspense pour ausculter les maux de la société iranienne. Rahim, un peintre en calligraphie a été emprisonné suite à une insolvabilité pour un crédit qu’il n’a pas pu rembourser après une faillite. Nous apprenons vite dans le film que son créancier est son ex-beau-frère. Rahim lors d’une permission de quarante-huit heures s’efforce de trouver un moyen pour ne pas retourner en prison. Sa compagne lui propose de rembourser la somme grâce aux pièces d’or d’un sac qu’elle a trouvé dans la rue. Après beaucoup d’hésitations, Rahim décide finalement de passer une petite annonce pour restituer le sac et son trésor à sa propriétaire. L’information circule vite et le directeur de la prison décide de médiatiser la bonne action de son détenu modèle afin de faire oublier les nombreux cas de suicide dans son établissement. Une association organise une collecte pour financer la libération de Rahim, on lui fait même miroiter un emploi dans l’administration. Mais des rumeurs de plus en plus insistantes mettent en doute la sincérité du héros…

Comme souvent dans le cinéma iranien, la narration est construite sur un moteur cornélien qui légitime la posture des protagonistes. Rahim est un homme bien sous tous rapports. Il est d’emblée positionné comme victime d’un système judiciaire aberrant, contrairement à son beau-frère auprès duquel il a contracté la dette. Ces deux hommes se livrent un combat pour leur reconnaissance de leur situation sociale.

Remarquablement écrit Un héros est un drame aux allures de thriller psychologique où les questions de vérité, d’honneur, de morale et de justice sont soulevées. La dimension éthique est au cœur de ce film. Le protagoniste principal, dévoile toute sa complexité et ses nuances derrière un visage qui s’efforce de rester souriant. Jusqu’où un homme, enfermé pour un problème de trésorerie, peut-il supporter de devoir montrer « patte blanche » pour un acte de noblesse qu’il n’a pas forcément souhaité ébruiter ?
Asghar Farhadi, avec cette fable vertigineuse sur la vérité et la manipulation, déploie tout son talent à nous conter la société iranienne à travers le portrait d’hommes, de femmes et d’enfants pris dans la tourmente de la manipulation et du mensonge. En dessinant les contours de ce drame social, le cinéaste iranien pointe du doigt le système administratif iranien, véritable rouleau compresseur capable de créer d’impossibles imbroglios dans les méandres des preuves à fournir. Dans cette société codée qui contrôle les êtres, un détail suffit à transformer le héros en paria et vice-versa.

Lorsque l’Iran a décidé de proposer Un héros pour concourir aux Oscars, le cinéaste a souhaité exprimer sa colère et son indignation dans un long message publié sur les réseaux sociaux, et traduit en intégralité par Vulture : le cinéaste a interpellé le gouvernement iranien en invoquant la grande hypocrisie de ce dernier qui promeut son film dans des compétitions internationales, alors même que le réalisateur se dit la cible de nombreuses attaques personnelles en tant qu’artiste.

Philippe Cabrol
Chrétiens et Cultures

 

 

Lingui, les liens sacrés

  • Réalisateur : Mahamat-Saleh Haroun
  • Date de sortie du film : 8 décembre 2021
  • Durée : 1h27
  • Genre : Drame
  • Nationalité : Tchadien
  • Distribution : Youssouf Djaoro, Rihane Khalil Alio, Achouackh Abakar Souleymane

Rare réalisateur majeur du continent africain, passionné par son pays dont il partage l’amour dans ses films, progressiste et réformiste, Mahamat-Saleh Haroun est revenu pour la troisième fois en compétition au festival de Cannes 2021, après Un homme qui crie (prix du jury en 2010) et Grigris, avec Lingui, les liens sacrés, film dans lequel il dénonce l’excision et l’interdiction d’avorter dans son pays.

Penchée au-dessus d’un vieux pneu, Amina en arrache les fils métalliques pour fabriquer un « kanoun ». C’est une sorte de fourneau portatif en forme de coupe. Amina en confectionne des dizaines pour les vendre au marché. Dès le début du film, le réalisateur tchadien Mahamat-Saleh Haroun dessine un portrait de femme à travers son activité quotidienne. Fille-mère rejetée par sa famille, Amina vit seule dans un faubourg de N’djaména, capitale du Tchad, avec Maria, sa fille unique de 15 ans. Amina se consacre entièrement au présent et à l’avenir de sa fille. Aussi, quand cette dernière lui annonce qu’elle est enceinte et qu’elle veut avorter, ce qui est strictement interdit par la loi et par la religion, et que le désespoir de l’adolescente la pousse quasiment au suicide, Amina décide de passer discrètement à l’action, de frapper à toutes les portes possibles et de changer son point de vue sur le monde…

Amina est une paria qui ne cherche qu’à s’effacer, à s’intégrer dans un environnement qui la rejette. La grossesse de sa fille la ramène à ce qu’elle a vécu, comme si l’histoire se répétait. On devine déjà ce qu’elle a enduré. Elle est constamment importunée, soit par l’imam qui la sermonne, soit par un voisin qui lui déclare sa flamme. On sent que cette femme n’est toujours pas en paix.

Le réalisateur dresse un beau portrait d’une femme prenant avec bravoure son destin en main. Il nous montre une tendre relation mère-fille, ainsi que le tableau d’un pays où les femmes s’entraident sous le manteau. Dans l’arabe-tchadien, le « lingui » désigne le système de liens d’entraide censé structurer vertueusement les rapports familiaux, amicaux et de voisinage.

Les hommes sont absents ou relégués à l’arrière-plan, le film étant vraiment l’affaire des femmes, solidaires entre elles. Seules, marginalisées, surveillées, le film dresse un portrait fort de femmes qui tentent de survivre dans un milieu hostile où patriarcat et religion empoisonnent la vie des femmes.

Pour son réalisateur, le film ne traite pas seulement de la question de l’avortement mais du « quotidien des femmes » au Tchad. Il s’empare avec justesse et simplicité d’un sujet féministe de première importance dans une société tchadienne dominée par les hommes et les préceptes religieux. Touchant à de lourds sujets comme l’avortement, le viol et l’excision, le film choisit de ne pas les traiter par une dramatisation frontale, mais de les aborder de l’intérieur.

« C’est un film sur les héroïnes du quotidien (…) Ce sont elles qui portent le monde qui les maintient dans une forme de domination. Parler des femmes c’est forcément parler de tous ces problèmes », souligne le réalisateur. Lingui, les liens sacrés est un film dépouillé, qui réussit le pari de transporter le spectateur dans la réalité de N’Djamena. « J’ai grandi dans le dépouillement, pour moi c’est important d’aller à l’essentiel », déclare Mahamat-Saleh Haroun.

 

Philippe Cabrol
Chrétiens et Cultures