Il y a des édifices qui ressemblent à des prières de pierre. La Sagrada Familia de Barcelone est de ceux-là, inachevée depuis cent quarante ans, éprouvée par le feu et l’histoire, et pourtant debout, toujours plus haute.

Le 10 juin 2026, Léon XIV y célèbre la messe, cent ans jour pour jour après la mort d’Antoni Gaudí. Ce n’est pas l’inauguration d’un chef-d’œuvre. C’est le rappel que certaines œuvres ne s’inaugurent jamais et que c’est peut-être là leur plus grande leçon.

Gaudí : l’architecte qui avait fait de sa vie un plan d’œuvre

Le chantier a débuté en 1882.

Il a connu de nombreuses interruptions liées à des difficultés de financement, à la guerre civile espagnole, à la pandémie de Covid-19, sans oublier la complexité technique de ce projet hors normes. Énumérés ainsi, ces obstacles ont l’air d’une liste de course, alors qu’ils furent en réalité autant de blessures. Durant la guerre civile espagnole, des milices anticléricales incendièrent la crypte et les ateliers, détruisant une grande partie des notes,  maquettes et plans originaux. Les architectes durent de fait reconstituer le projet à partir de quelques croquis et fragments rescapés.

Reconstruire depuis des ruines, avec pour seule boussole l’intention d’un génie décédé ; il fallait non seulement du talent, mais une foi inébranlable portée par la générosité des fidèles.

Car le chantier de la Sagrada Familia est exclusivement financé par des donations et par les entrées des visiteurs. Pas de commande d’État, pas de mécène souverain. L’édifice s’est élevé comme on élève un enfant : par la grâce de ceux qui donnent sans savoir s’ils en verront l’achèvement. Gaudí lui-même, interrogé sur la date de livraison, répondait que son client (Dieu) n’était pas pressé. La formule prêtait certes à sourire, mais Antoni Gaudí se plaisait à rappeler qu’avant d’être un génie, il était avant tout un croyant.

Ainsi, à partir de 1912 et jusqu’à sa mort, il abandonna toute autre occupation pour se consacrer exclusivement à la Sagrada Familia, vivant dans un atelier attenant au chantier, menant une existence d’ascète. Les habits élimés, le repas frugal, la prière quotidienne, l’artiste né le 25 juin 1852 à Reus, en Catalogne, a consacré sa vie à la création d’édifices et de jardins qui imitent, telle une perpétuelle ode à la Création, les formes d’une nature devenue l’incarnation de sa foi. Pourquoi la courbe plutôt que la droite ? Parce que disait-il, la ligne droite appartient à l’homme et la courbe à Dieu.

La tour de la façade de la Nativité est la seule que Gaudí vit achevée. Renversé par un tramway le 7 juin 1926, il décèdera trois jours plus tard. Pris pour un mendiant au regard de ses habits modestes, il fut secouru tardivement.

Il repose aujourd’hui dans la crypte du monument qu’il n’aura pas eu le temps de terminer, mais dont il avait tout prévu, jusqu’au moindre contrefort.

Le pape François, le 14 avril 2025, autorisa la publication d’un décret reconnaissant les vertus héroïques d’Antoni Gaudí et le déclarant vénérable.

L’œuvre de Gaudí déborde largement les murs de la Sagrada Familia. Sept biens construits à Barcelone ou à proximité ont été inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO : le parc Güell, le palais Güell, la Casa Milà, la Casa Vicens, la façade de la Nativité et la crypte de la Sagrada Familia, la Casa Batlló et la crypte de la Colònia Güell. Chacun porte la même signature organique et spirituelle déclinant la conviction qu’un mur peut être une prière, qu’une façade peut être un catéchisme, et qu’une flèche peut pointer vers quelque chose de plus haut qu’elle-même.

Le 10 juin 2026 : monter encore sans prétendre achever

Ce mercredi 10 juin, après une matinée à l’abbaye bénédictine de Montserrat, Léon XIV célèbre la messe à la basilique Sagrada Familia à 19h30. Il  inaugure la tour de Jésus-Christ, la plus haute de l’édifice. Avec ses 172,5 mètres, la Sagrada Familia devient officiellement l’édifice religieux le plus haut du monde.

Mais bénir une tour n’est pas boucler un chantier. La fin complète du chantier n’est pas attendu avant 2035 avec en perspective, la façade de la Gloire finalisée plus tard encore. Et c’est précisément là que l’allégorie se révèle dans toute sa force.

L’Église universelle non plus n’est jamais achevée. Elle perd des plans dans les incendies de l’Histoire, reconstitue sa mémoire à partir de fragments rescapés, confie le chantier à des générations qui ne l’ont pas commencé et ne le verront pas terminé. Le cardinal Parolin l’avait dit à la veille du voyage : la Sagrada Familia montre que l’Église est un chantier de pierres vivantes, en constante croissance à travers l’Histoire.

Léon XIV ne vient pas fermer une parenthèse. Il vient témoigner qu’elle reste ouverte et que c’est en cela qu’elle est vivante.

La devise du voyage apostolique “Levez les yeux”  n’aura jamais semblé si juste qu’au pied de cette flèche qui monte encore.