La miséricorde divine est à la fois loyauté inébranlable et tendresse viscérale.

Dans la miséricorde de Dieu, le monde trouvera la paix, et l’homme trouvera le bonheur“. Cette citation de Saint Jean Paul II est le fil conducteur du pèlerinage diocésain de la Miséricorde, présidé cette année par Mgr Jean-Louis Brugès.

Pour son édition 2026, le pèlerinage se déroulera  dimanche 12 avril à Saint-Joseph de Mont-Rouge.

« Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » (Lc 6,36).

En une phrase, Jésus résume l’appel central de toute vie chrétienne.

La miséricorde — du latin misericordia, « un cœur sensible à la misère » — n’est pas une option parmi d’autres dans la foi catholique : elle en est le cœur battant, la mesure de toute existence véritablement évangélique.

Dans la Bible, elle traduit deux réalités hébraïques profondes : hesed, la fidélité aimante de Dieu envers son peuple, et rahamim, les entrailles maternelles qui frémissent d’amour.

Pour son édition 2026, le pèlerinage de la miséricorde se déroulera  dimanche 12 avril à Saint-Joseph de Mont-Rouge.

Mais la miséricorde ne reste jamais abstraite. Elle prend chair. Elle a des visages, des mains, des histoires.

À travers les siècles, des hommes et des femmes — religieux et laïcs, français et étrangers, connus et anonymes — ont fait de cette vertu évangélique le moteur absolu de leur vie.

Voici six de ces témoins lumineux, choisis pour la diversité de leurs parcours et la profondeur de leur engagement.

Sainte Jeanne Jugan (1792–1879) : donner son lit aux pauvres

Tout commence par un geste. Un soir de l’hiver 1839, à Saint-Servan en Bretagne, Jeanne Jugan recueille une vieille femme aveugle et infirme, lui donne son lit et s’installe elle-même au grenier. Elle a alors 47 ans. Ce geste fondateur allait donner naissance aux Petites Sœurs des Pauvres, une congrégation aujourd’hui présente sur cinq continents.

Née à Cancale en 1792, Jeanne Jugan fut élue supérieure de la petite association en 1842, avant d’être injustement écartée de toute responsabilité par un prêtre qui s’attribuera le mérite de la fondation. Elle vivra alors vingt-sept ans dans l’ombre, au noviciat, sans jamais se plaindre. Aux novices qui ne savaient même plus qu’elle était la fondatrice, elle répétait simplement : « Regardez le pauvre avec compassion, et Jésus vous regardera avec bonté à votre dernier jour. »

Sa sainteté fut reconnue tardivement mais solennellement : béatifiée par Jean-Paul II en 1982, elle fut canonisée par Benoît XVI le 11 octobre 2009. Son exemple dit quelque chose d’essentiel : la miséricorde n’attend pas les conditions idéales. Elle part d’un lit que l’on donne.

Raoul Follereau (1903–1977) : « un jour de guerre pour la paix »

Raoul Follereau, né le 17 août 1903 à Nevers, est un écrivain et journaliste français, créateur de la Journée mondiale de lutte contre la lèpre et fondateur de la Fondation Raoul-Follereau, qui lutte contre la lèpre et la pauvreté.

C’est en 1935, lors d’un reportage sur les traces de Charles de Foucauld, que Raoul et Madeleine Follereau rencontrent des lépreux pour la première fois. Sur le chemin du retour, cette rencontre bouleverse leur vie. Réfugié à Lyon pendant la guerre, il découvre le projet d’une communauté religieuse de construire un village pour lépreux en Côte d’Ivoire. Il prend en charge la collecte des fonds et ne quittera plus jamais la cause des lépreux.

Catholique fervent, surnommé le « vagabond de la charité », il fit trente-deux fois le tour du monde pour mesurer lui-même la situation des lépreux et adapter l’aide aux problèmes réels. En 1954, il lança la Journée mondiale des lépreux et écrivit aux deux grandes puissances de l’époque pour leur demander le prix de deux bombardiers pour soigner tous les lépreux du monde. Un geste prophétique, un cri évangélique : la miséricorde est incompatible avec la guerre.

Mère Teresa de Calcutta (1910–1997) : voir le Christ dans le plus petit

Religieuse albanaise d’adoption indienne, Mère Teresa est la figure de la miséricorde la plus universellement reconnue du XXe siècle. Fondatrice des Missionnaires de la Charité en 1950, elle passa sa vie à recueillir les mourants des rues de Calcutta, ceux que personne ne regardait plus.

Sa conviction était celle de l’Évangile de Matthieu (25,40) : dans le visage du plus pauvre, c’est le Christ lui-même qui se présente. Elle ne cherchait pas à résoudre la pauvreté mondiale d’un seul geste, mais à redonner à chaque homme et chaque femme rencontrés la dignité d’être regardés, touchés, aimés.

Canonisée par le pape François en 2016, elle laisse derrière elle une œuvre présente dans plus de cent trente pays et une question posée à chaque chrétien : dans ma journée, qui ai-je regardé ?

Jean Rodhain (1900–1977) : « La charité d’aujourd’hui prépare la justice de demain »

Jean Rodhain, né le 29 janvier 1900 à Remiremont, est un prêtre catholique français, premier Secrétaire général du Secours catholique tel qu’il existe depuis 1946. Avant cela, il avait été aumônier de la JOC, puis aumônier général des prisonniers de guerre pendant la Seconde Guerre mondiale — une expérience décisive qui l’avait convaincu de la puissance des gestes concrets.

Le 8 septembre 1946, c’est à Lourdes, à la Grotte de Massabielle, qu’il annonce la création du Secours Catholique. À partir de cette date, son génie organisationnel est entièrement mis au service des pauvres : il invente les « micro-réalisations » pour aider les pays du Sud à se prendre en charge eux-mêmes, fonde la Cité Saint-Pierre à Lourdes pour accueillir les pèlerins sans ressources, et contribue à la naissance de Caritas Internationalis, dont il devient le premier président.

Un jour, saint Jean XXIII lui dit : « Vous, c’est la charité ! » Cette formule dit tout. Jean Rodhain ne fut pas seulement un organisateur de génie : il fut un homme habité, convaincu que la charité bien organisée change réellement le visage du monde.

Madeleine Delbrêl (1904–1964) : la sainteté au cœur de la rue

Madeleine Delbrêl, née le 24 octobre 1904 à Mussidan en Dordogne, est une assistante de service social et militante catholique française, essayiste et poétesse. Athée convaincue à quinze ans, elle se convertit brusquement à vingt ans — et cette conversion changera tout.

Le 15 octobre 1933, elle s’installe avec deux compagnes à Ivry-sur-Seine, banlieue ouvrière et communiste, et fonde une petite communauté laïque sans statut canonique, qu’elles nomment « La Charité de Jésus ». Pendant trente ans, elle y travaillera comme assistante sociale, visitera les familles, accueillera les marginaux, dialoguera avec les militants communistes athées — sans jamais renoncer à sa foi.

Assistante sociale à Ivry-sur-Seine, Madeleine Delbrêl a souvent été décrite comme une femme d’action, privilegiant la charité au reste. Mais elle était aussi une mystique, une femme de prière profonde. Son œuvre majeure, Ville marxiste, terre de mission (1957), anticipe de plusieurs décennies la vision du pape François sur les « périphéries ». Le 26 janvier 2018, le pape François a autorisé la promulgation du décret reconnaissant les vertus héroïques de Madeleine Delbrêl, lui attribuant le titre de vénérable.

Son message tient en une phrase qu’elle-même a écrite : « Nous autres gens de la rue, nous croyons de toutes nos forces que cette rue, que ce monde où Dieu nous a mis, est pour nous le lieu de notre sainteté. »

Narges Mohammadi (née en 1972) : la dignité humaine, une cause universelle

Narges Mohammadi n’est pas catholique. Elle est Iranienne, militante des droits humains, de culture musulmane. Et pourtant, son inclusion dans cet article s’impose naturellement : car ce pour quoi elle se bat — la dignité inviolable de chaque personne humaine, l’égalité des femmes, l’abolition de la peine de mort — résonne profondément avec les valeurs évangéliques de miséricorde et de justice.

Narges Mohammadi est une militante qui lutte depuis des années contre l’oppression des femmes en Iran. Elle a été arrêtée treize fois et condamnée à cinq reprises pour un total de trente et un ans de prison. En octobre 2023, alors qu’elle était en détention à la prison d’Evin, elle reçoit le prix Nobel de la paix pour son combat contre l’oppression des femmes et sa lutte pour les droits humains et la liberté. Ne pouvant se rendre à Oslo, c’est par ses enfants jumeaux exilés à Paris que son discours fut lu, devant une chaise vide.

Pour les catholiques, son combat illustre ce que le pape François rappelle sans cesse : la miséricorde ne peut rester enfermée dans les sacristies. Elle doit rejoindre les prisons, les rues, les « périphéries existentielles » — partout où une personne humaine est humiliée, exclue ou brisée. Narges Mohammadi, en refusant de se taire malgré les condamnations répétées, incarne cette conviction que certaines choses valent plus que la liberté. Même quand on n’a pas le même nom pour Dieu, on peut témoigner de sa miséricorde.

La miséricorde n’attend pas .

Ces six figures — une fondatrice bretonne, une religieuse albanaise, un journaliste nivernais, un prêtre vosgien, une assistante sociale poète et une militante iranienne emprisonnée — n’ont rien en commun en apparence. Et pourtant, elles partagent une même conviction profonde : que la dignité de l’homme n’est pas négociable, et que l’amour concret, patient et courageux peut changer le monde.

Pour les catholiques, elles rappellent que la miséricorde n’est pas un sentiment, mais un acte. Qu’elle ne s’improvise pas depuis un fauteuil confortable, mais qu’elle descend dans la rue, dans la prison, dans la léproserie, dans le grenier où l’on donne son lit. Et qu’elle commence, toujours, par un regard.

« Va, et toi aussi, fais de même » (Lc 10,37).