Le 21 mai 1996, les corps de sept moines cisterciens du monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Tibhirine, en Algérie, étaient retrouvés.
Trente ans après leur mort, leur mémoire demeure vive au sein de l’Église catholique.
Retour sur un drame qui a profondément marqué le dialogue islamo-chrétien et la sainteté contemporaine
Un monastère au cœur de la guerre civile algérienne
La communauté cistercienne de Tibhirine s’était installée dans les monts de l’Atlas algérien dès 1934. Composée d’une vingtaine de moines à son apogée, elle vivait selon la règle de saint Benoît — prière, travail, accueil — au milieu d’une population musulmane avec laquelle elle entretenait des liens de profonde fraternité. Un groupe de dialogue islamo-chrétien, le « Ribât es-Salâm » (lien de la paix), réunissait régulièrement moines et fidèles musulmans.
Dès 1992, l’Algérie sombre dans une décennie de violences entre les forces de sécurité et les groupes armés islamistes. Des étrangers sont assassinés, et des pressions s’exercent sur la communauté pour qu’elle quitte le pays. Pourtant, le prieur frère Christian de Chergé et ses frères choisissent de rester, convaincus que leur présence est un signe d’espérance pour leurs voisins et amis.
Dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, sept des moines sont enlevés de leur monastère par un groupe armé. Après deux mois de captivité, leur mort est annoncée par le GIA (Groupe islamique armé) le 21 mai 1996. Leurs têtes sont retrouvées le 30 mai à Medea ; leurs corps ne seront jamais localisés. Sur les circonstances exactes de leur mort, des zones d’ombre demeurent à ce jour.
Le 8 décembre 2018, les sept moines de Tibhirine sont béatifiés à Oran, aux côtés de dix-neuf autres martyrs d’Algérie, dont Mgr Pierre Claverie, évêque d’Oran assassiné en 1996.
La cérémonie, présidée par le cardinal Angelo Becciu au nom du pape François, réunit plusieurs milliers de fidèles. L’Église reconnaît ainsi officiellement leur mort comme un martyre, un don de leur vie par amour du Christ et de leurs frères humains.
Le pape François a évoqué à plusieurs reprises les moines de Tibhirine comme des figures de l’Église allant à la rencontre des périphéries, fidèles jusqu’à l’extrême à leur vocation de dialogue, d’hospitalité et de fraternité.
Tibhirine aujourd’hui : une mémoire vivante
Le monastère de Tibhirine n’a pas été abandonné. La Communauté du Chemin Neuf y assure depuis 2016 une présence spirituelle et l’accueil des pèlerins. Chaque année, des visiteurs du monde entier viennent dans le petit cimetière du monastère, se recueillir sur la tombe des sept martyrs.
La communauté cistercienne de Notre-Dame de l’Atlas, quant à elle, s’est reconstituée au Maroc, à Midelt, où elle perpétue l’esprit de Tibhirine dans un autre pays de tradition musulmane.
En 2026, le trentième anniversaire de la mort des moines de Tibhirine est l’occasion pour les communautés chrétiennes, les associations et les diocèses du monde entier d’organiser des commémorations.
Conférences, veillées de prière, expositions et publications rappellent que leur témoignage reste d’une brûlante actualité, dans un monde où le dialogue interreligieux est plus nécessaire que jamais.
Frère Christian écrivait dans son testament : « Ma vie n’a pas plus de prix qu’une autre. » Trente ans après, ce texte continue d’interpeller les consciences et d’inviter à un regard fraternel sur l’autre, quel que soit son chemin de foi.
Dans le diocèse de Montpellier, le frère Jean-François Bour, op, responsable du dialogue islamo-chrétien à la Conférence des Évêques de France, interviendra le 22 mai à Villa Maguelone, à l’occasion des 60 ans de de Nostra Aetate, et du tragique anniversaire de la mort des frères de Tibhirine.
Le testament de frère Christian : le pardon comme acte de foi
Au regard d’un contexte de plus en plus tendu se précisant à Noël 1993 par la première incursion au monastère d’un commando islamiste, frère Christian de Chergé, anticipant son possible assassinat, avait rédigé une lettre considérée aujourd’hui comme l’un des textes spirituels majeurs du XXe siècle. Ce testament, découvert par sa famille en mai 1996 a été, à la demande de ses proches, publié dans le périodique La Croix .
Dans ce texte d’une sobriété saisissante, frère Christian évoque avec tendresse l’Algérie, ce peuple qu’il aime et au milieu duquel il a reçu la foi. Affirmant que sa vie était « donnée à Dieu et à ce pays », il invite le lecteur à ne pas réduire l’islam à ses extrémismes, et exprime par anticipation son pardon à son éventuel meurtrier.
Quand un A-DIEU s’envisage…
S’il m’arrivait un jour – et ça pourrait être aujourd’hui – d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j’aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille, se souviennent que ma vie était DONNÉE à Dieu et à ce pays. Qu’ils acceptent que le Maître Unique de toute vie ne saurait être étranger à ce départ brutal. Qu’ils prient pour moi : comment serais-je trouvé digne d’une telle offrande ? Qu’ils sachent associer cette mort à tant d’autres aussi violentes laissées dans l’indifférence de l’anonymat. Ma vie n’a pas plus de prix qu’une autre. Elle n’en a pas moins non plus. En tout cas, elle n’a pas l’innocence de l’enfance. J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde, et même de celui-là qui me frapperait aveuglément.
J’aimerais, le moment venu, avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de tout cœur à qui m’aurait atteint. Je ne saurais souhaiter une telle mort. Il me paraît important de le professer. Je ne vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j’aime soit indistinctement accusé de mon meurtre. C’est trop cher payé ce qu’on appellera, peut-être, la « grâce du martyre » que de la devoir à un Algérien, quel qu’il soit, surtout s’il dit agir en fidélité à ce qu’il croit être l’Islam. Je sais le mépris dont on a pu entourer les Algériens pris globalement.
Je sais aussi les caricatures de l’Islam qu’encourage un certain islamisme. Il est trop facile de se donner bonne conscience en identifiant cette voie religieuse avec les intégrismes de ses extrémistes. L’Algérie et l’Islam, pour moi, c’est autre chose, c’est un corps et une âme. Je l’ai assez proclamé, je crois, au vu et au su de ce que j’en ai reçu, y retrouvant si souvent ce droit fil conducteur de l’Évangile appris aux genoux de ma mère, ma toute première Église, précisément en Algérie, et déjà, dans le respect des croyants musulmans.
Ma mort, évidemment, paraîtra donner raison à ceux qui m’ont rapidement traité de naïf, ou d’idéaliste : « qu’Il dise maintenant ce qu’Il en pense ! ». Mais ceux-là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité. Voici que je pourrai, s’il plaît à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec lui Ses enfants de l’Islam tels qu’Il les voit, tout illuminés de la gloire du Christ, fruits de Sa Passion, investis par le Don de l’Esprit dont la joie secrète sera toujours d’établir la communion et de rétablir la ressemblance, en jouant avec les différences. Cette vie perdue, totalement mienne, et totalement leur, je rends grâce à Dieu qui semble l’avoir voulue tout entière pour cette JOIE-là, envers et malgré tout.
Dans ce MERCI où tout est dit, désormais, de ma vie, je vous inclus bien sûr, amis d’hier et d’aujourd’hui, et vous, ô amis d’ici, aux côtés de ma mère et de mon père, de mes sœurs et de mes frères et des leurs, centuple accordé comme il était promis ! Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’aura pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi je le veux ce MERCI, et cet « A-DIEU » en-visagé de toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux. AMEN ! INCH’ALLAH !
Alger, 1er décembre 1993
Tibhirine, 1er janvier 1994
Christian.+


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